Le 15 octobre 2025, la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a déclaré sur France 2 que l'héritage était « un truc qui tombe du ciel »[1]. Oui, elle a raison : le droit de transmettre le fruit de son travail est un droit naturel, quasi divin.
Elle a précisé : « On voit bien que la circulation des richesses de génération en génération ne se fait pas bien, et ça n’est pas sain ». Oui, elle a raison : depuis quelques décennies, les successions ne passent plus des aînés vers les jeunes générations, mais à des séniors.
Là où, Yaël Braun-Pivet a tort c’est d’en conclure qu’il faudrait « davantage taxer les héritages. »
Comment peut-on commenter ces déclarations ?
Analyse « les2ailes.com »
OUI, l'héritage est « un truc qui tombe du ciel » !
Oui Yaël Braun-Pivet a raison. Les grands penseurs du 19ème siècle ont inspiré une doctrine qui a fait dire au Pape Léon XIII :
« …la terre produira toute chose en plus grande abondance. Car l'homme est ainsi fait que la pensée de travailler sur un fonds qui est à lui redouble son ardeur et son application. Il en vient même jusqu'à mettre tout son cœur dans une terre qu'il a cultivée lui-même, qui lui promet, à lui et aux siens, non seulement le strict nécessaire, mais encore une certaine aisance. Tous voient sans peine les heureux effets de ce redoublement d'activité sur la fécondité de la terre et sur la richesse des nations ». (Pape Léon XIII – Encyclique Rerum Novarum - 15 mai 1891)
Oui, cette doctrine a d’heureux effets sur la richesse économique de la terre. C’est pourquoi, un siècle plus tard, le Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise a redit la même chose dans un langage légèrement différent :
« Par le travail, l'homme, utilisant son intelligence, parvient à dominer la terre et à en faire sa digne demeure : « Il s'approprie ainsi une partie de la terre, celle qu'il s'est acquise par son travail. C'est là l'origine de la propriété individuelle ».[2] La propriété privée et les autres formes de possession privée des biens « assurent à chacun une zone indispensable d'autonomie personnelle et familiale ; il faut les regarder comme un prolongement de la liberté humaine. Enfin, en stimulant l'exercice de la responsabilité, ils constituent l'une des conditions des libertés civiles ».[3] La propriété privée est un élément essentiel d'une politique économique authentiquement sociale et démocratique et la garantie d'un ordre social juste. La doctrine sociale exige que la propriété des biens soit équitablement accessible à tous,[4] de sorte que tous en deviennent, au moins dans une certaine mesure, propriétaires, sans pour autant qu'ils puissent les « posséder confusément »[5]. » (Compendium de la DES – avril 2004 - § 176)
Oui : « la circulation des richesses de génération en génération se fait mal » !
Maxime Sbaihi, économiste[6], fait une analyse[7] confirmant que la circulation des richesses de génération en génération se passe mal à cause de la dénatalité et du vieillissement de nos structures démographiques. Il explique que la dénatalité, le vieillissement ont un impact sur l'âge de l'héritage… « Lors de la libération, on héritait à 30, 35 ans… Aujourd'hui, on a de plus en plus de retraités qui héritent de retraités ». Il explique qu’ainsi, « la courroie de transmission patrimoniale en fait est cassée ». Cela entraîne une concentration du patrimoine chez les plus âgés. Maxime Sbaihi milite dès lors « pour que cette succession, en tout cas les donations, puissent en fait sauter une génération » Pourquoi ? Parce que, dit-il, « quand on hérite une fois retraité, on en a …moins besoin ». Au contraire, « plus celui qui reçoit est jeune, plus augmente la probabilité qu'il crée une boîte, qu'il achète une maison ». Maxime Shaibi va jusqu’à penser à l’impact sur la fécondité. Il s’interroge : « Est-ce que ça peut influencer les naissances ? Ça reste à voir ».
Il propose une solution : « Il faut faire sauter un énorme verrou qui s'appelle la réserve héréditaire ». Il rappelle que c’est « une disposition du droit français qui nous vient de la Révolution française puisqu’elle a été mise en place pour garantir une égalité totale entre les héritiers en ligne directe, et notamment pour casser la primogéniture mâle ». Il propose de « laisser la liberté totale aux donateurs pour que son patrimoine aille vers qui il veut. Ça peut être ses petits-enfants, ça peut être des associations, ça peut être n'importe qui. Le droit anglo-saxon donne la liberté de testamentaire totale. C'est d'ailleurs pour ça que vous avez des milliardaires comme Warren Buffett par exemple qui peuvent dire que 95% de leur richesse n'ira pas leurs enfants. En France, c'est interdit par la loi ».
Faut-il « faire sauter la réserve héréditaire » ?
Expliquons cela : Le patrimoine est divisé en deux parties :
- La réserve héréditaire représente la part du patrimoine qui est réservée aux héritiers réservataires. Le donateur ne peut pas en disposer à sa guise en faveur d'un tiers à la succession. Quand une donation à un héritier réservataire est consentie, le donateur doit impérativement respecter les proportions légales de la réserve héréditaire
- La quotité disponible représente la part du patrimoine dont le donateur peut disposer librement. Cela signifie qu'il peut consentir une donation en faveur d'un tiers à sa succession, et qu'à ce titre il s'agit d'un avantage (hors part successorale).
La loi impose un principe : il est interdit de donner tout ou partie de la réserve héréditaire à un tiers, et donc de déshériter un héritier réservataire. Cela signifie que les enfants ou à défaut le conjoint survivant, doivent recevoir une part définie du patrimoine. A contrario, il est possible d'avantager un héritier ou un tiers en lui donnant tout ou partie de la quotité disponible.
Nous ne souscrivons pas à l’idée de Maxime Sbaihi de « faire sauter la réserve héréditaire ». Ce serait une étape supplémentaire risquant de faire exploser les concepts de famille, cellule fondamentale de la société.
Conclusion
La propriété et la capacité que le fruit du travail de chacun puisse être transmis, redouble l’ardeur à travailler.
Nous nous insurgeons donc sur l’idée de Yaël Braun-Pivet de « davantage taxer les héritages. »
La spoliation par un excès d’impôt ne fera que à paralyser ou à étouffer cette ardeur, conduisant à réduire la fécondité potentielle de la terre et de son travail.
Maxime Shaibi a raison de voir que la transmission au bénéfice de personnes vieillissantes, souvent ayant déjà l’âge de la retraite est un problème. Il a raison d’imaginer que la transmission aux générations plus jeunes pourrait avoir un impact sur la fécondité.
Mais nous n’irions pas vers une suppression complète de la réserve héréditaire, comme il le suggère.
Pour préserver les bénéfices sociaux de la structure familiale, nous proposerions plutôt deux mesures :
- Permettre que la réserve héréditaire puisse être supprimée à condition qu’elle bénéficie à tous les petits-enfants en parts égales.
Autrement dit, de la même manière qu’actuellement, aucun enfant ne peut être déshérité de sa part sur la réserve héréditaire. L’idée serait d’imposer le même droit au niveau des petits-enfants : Aucun petit-enfant ne pourrait bénéficier d’une part de la réserve héréditaire, sans que les autres ne touchent une part identique. Ce droit égalitaire a pour vocation de préserver l'unité dans les familles. C’est la vocation de la quotité disponible de permettre d’exprimer une préférence dans un testament.
- Défiscaliser totalement, de tout frais de succession sur les transmissions faites à des petits-enfants, que ce soit au titre de la réserve héréditaire.
[1] France 2- Emission Les 4 Vérités par Gilles Bornstein – 15 octobre 2025 (à partir de 6’ 29”).
[2] Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 31: AAS 83 (1991) 832.
[3] Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 71
Et Jean XXIII, Encycl. Mater et magistra: AAS 53 (1961) 428-429.
[4] Cf. Jean-Paul II, Encycl. Centesimus annus, 6: AAS 83 (1991) 800-801.
[5] Léon XIII, Encycl. Rerum novarum: Acta Leonis XIII, 11 (1892) 102.
[6] Maxime Sbaihi est directeur stratégique du Club Landoy, un collectif dédié à la révolution démographique. Il était directeur des études France à l'Institut Montaigne de 2023 à 2024 et est aujourd'hui expert-associé sur les questions économiques et démographiques.
Maxime a débuté sa carrière en tant qu’économiste dans la banque Oddo BHF à Paris avant de rejoindre le siège de Bloomberg à Londres comme économiste zone euro. De 2014 et 2018, il y sera en charge de l’analyse conjoncturelle européenne et du suivi de la politique monétaire de la BCE. Il devient ensuite directeur général du think-tank Génération Libre, de 2018 à 2021, avant de rejoindre le cabinet de conseil international Brunswick en tant que directeur.
Maxime est également chroniqueur au quotidien L’Opinion et a publié, en 2022, "Le Grand Vieillissement" aux Editions de l’Observatoire, un essai sur les évolutions démographiques et l’équité intergénérationnelle.
[7] Video sur « génération Libre » en 2025