Les générations récentes connaissent-elles la célèbre expression du héros de la bande dessinée « Oumpah Pah le Peau-Rouge » ? « H'est bon, mais h'est chaud! ». Telle était la réaction d'Oumpah Pah après avoir subi l'épreuve du chocolat bouillant, ligoté au poteau de torture des peaux rouges qui l’avaient capturé...
Quand on lit l’étude scientifique qui porte sur des rats et conclue à un risque de malformation des fœtus de souriceaux, on imagine la réaction des rats : « H'est bon, mais trop, h'est trop ! ». En effet la dose qui leur était imposée dans le protocole d’étude est de 2 à 500.000 fois la dose qui risque d’être absorbée par l’homme !
Les catastrophistes ont beau jeu d’en appeler au principe de Précaution. Mais ils oublient que la constitution française a introduit ce libellé : « L’absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement à un coût économiquement acceptable ». Quand un danger est 2 à 500.000 fois supérieur au risque réel, une interdiction peut-elle est qualifiée de parler de mesures proportionnées ?
A force de déclarer similaires des risques avérés et des risques hypothétiques, et de traiter les hypothèses comme des certitudes, le Principe de Précaution « menace de devenir le cache-sexe de l’irréflexion politique ». C’est, du moins l’opinion de Mark Hunyadi[1], dans un article paru dans la « Revue européenne des sciences sociales » aux éditions de la librairie Droz.
Voyons en détail les conclusions comparées de l’étude scientifique la plus récente et celle de l’ANSES.
Analyse : les2ailes.com
1° Etude Scientifique : Un danger hypothétique ?
L'étude expérimentale récente, de 2025 dans ScienceDirect, la plus importante et la plus citée, est celle de Christine Li Mei LEE et al., chercheurs japonais et américains, intitulée « Embryonic exposure to acetamiprid insecticide induces CD68-positive microglia and Purkinje cell arrangement abnormalities in the cerebellum of neonatal rats »[2].
Une confusion curieuse
L’étude commence par une confusion très curieuse. Elle parle de dose d’ACE qu’elle définit (au § 2.2) comme de l'acétamidine (ACE), petite molécule beaucoup plus simple qui n'est pas utilisée comme insecticide. La confusion avec l'acétamipride (utilisé en agriculture) a probablement échappé aux auteurs, au motif que la molécule d’acétamipride contient un noyau acétamidine substitué. C’est un peu comme si on confondait alcool éthylique et éthane : l'alcool contient une chaîne éthane, mais ce n'est pas de l'éthane. Cette confusion est probablement anecdotique mais troublante dans une revue à comité de lecture.
Le protocole retenu.
Cette étude porte sur une vingtaine de rates gestantes qui ont reçu un traitement alimentaire à base d'acétamipride (ACE) à des doses de 20, 40 et 60 mg/kg de poids corporel, dissous dans 300 μL de diméthylsulfoxyde (DMSO).
Les effectifs des groupes témoins et traités par ACE à 20, 40 et 60 mg/kg étaient respectivement de 5, 5, 5 et 4 rats.
Le développement du cervelet des souriceaux a été examiné aux jours postnataux. Un autre groupe de rats a reçu du DMSO comme solvant de l'ACE afin d'obtenir des données sur le véhicule.
Le résultat de l’étude
L'acétamipride à forte dose aurait induit des anomalies d'alignement des cellules de Purkinje dans le cervelet de l’embryon et une déficience motrice chez l’adulte.
Une dose dénuée de toute proportionnalité
La dose expérimentale de Lee et al. est 4000 fois supérieure à la dose journalière admissible retenue par l'EFSA.
Dans cette étude, les rates gestantes reçoivent notamment 20 mg d'acétamipride par kg de poids corporel et par jour. Or, après son évaluation de 2024, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a retenu une Dose Journalière Admissible (DJA) de 0,005 mg/kg/jour. Le rapport entre les deux est donc de 20/0,005 = 4000 !
C’est un minimum, car, dans la réalité l'exposition alimentaire réelle des consommateurs européens. Dans le rapport européen sur les résidus de pesticides dans les aliments (2022), l'exposition chronique à l'acétamipride est même estimée entre 0,87 % et 1,8 % de la DJA, selon les scénarios d'évaluation. Soit un rapport passant de 4000 à 4000 / 1,8 % = 222.222, voire 4000 / 0,88 % = 459.770 ! Autrement dit, la dose imposée aux rats est d’au moins 2 à 500.000 fois supérieure à ce qu’un humain risquerait d’absorber en réalité !
L’utilisation sans précaution d’un solvant pas si inerte qu’il y parait !
L'acétamipride est relativement peu soluble dans l'eau, alors qu'il est très soluble dans le DMSO. C’est la raison qui a conduit les chercheurs Lee & al à dissoudre les doses d'acétamipride (ACE) dans 300 μL de diméthylsulfoxyde (DMSO). Le DMSO est l'un des solvants les plus utilisés en pharmacologie et en toxicologie expérimentale car il est généralement considéré comme ayant peu d'effet biologique propre.
Mais est-ce si sûr ?
Une étude de toxicologie expérimentale menée par Sazal Kumar & al, chercheurs Australiens et américains, répond à cette question : Elle est intitulée « A metabolomic analysis on the toxicological effects of the universal solvent, dimethyl sulfoxide »[3] et est parue en 2025 dans la revue National Library of Medicine. Cette étude recommande, étant donné les risques, de d'inclure dans les expériences, un témoin solvant et un témoin eau dans les expériences. Certes, dans le cas présent, l'acétamipride est peu soluble dans l’eau.
D’autant qu’une autre étude menée par deux chercheurs allemands, Elke Niebergall-Roth & Mark Andreas Kluth, s’est intéressée aux effets sur l’homme. Elle est intitulée « Dimethyl sulfoxide in cryopreserved mesenchymal stromal cell therapy products: is there a safety risk to patients? » et a été publiée dans le Journal of Translational Medicine, 2025.
Niebergall-Roth & Kluth rappellent que le DMSO peut provoquer de l’hypotension, un rythme cardiaque anormalement lent, des troubles neurologiques, ou des réactions allergiques. Certes, les auteurs reconnaissent que ces effets sont apparus presque exclusivement lors de perfusions intraveineuses contenant plusieurs grammes de DMSO, ce qui n'est pas comparable à une exposition courante. Mais la dose de DMSO administrée en boisson aux rats de Lee & al est 2 à 30 fois plus élevée que celle perfusée aux patients de Niebergall-Roth & Kluth.
Certes, les auteurs Lee & al ont prévu un groupe témoin recevant la même quantité de DMSO sans acétamipride. L’intention est de savoir si les effets observés proviennent de l'acétamipride ou du DMSO lui-même. Mais cela ne permet pas de conclure que le DMSO n’a pas d’autres effets non observés. Ce débat est peut-être anecdotique, dans la mesure où le risque d’ingestion humaine de DMSO est indépendant de celui d'acétamipride, contrairement au régime qui a été imposé aux rats.
2° L’usage agricole de l'acétamipride : un Risque réel ?
L’acétamipride est largement utilisé en agriculture à l'échelle mondiale pour lutter contre les insectes piqueurs-suceurs, contre les larves de la mouche de la cerise et les tiques en milieu domestique.
C’est un produit systémique, c’est-à-dire qu’il est absorbé par la plante et transporté dans ses tissus, ce qui permet de protéger les jeunes pousses, les feuilles et parfois les fruits contre les insectes piqueurs-suceurs. Il peut être appliqué par pulvérisation foliaire, contre divers insectes des arbres fruitiers et en traitement de semences.
La bonne façon d'évaluer une étude toxicologique : comparer les doses expérimentales avec les expositions réelles. Le point essentiel est que les doses administrées aux animaux ne peuvent pas être comparées directement aux résidus présents dans les aliments.
En réalité, il ne faut pas confondre danger hypothétique et risque réel
Une autre chose est de s’interroger sur une dose journalière admissible en consommation humaine, comme le fait l’EFSA. L'étude de Lee et al. est une étude de danger (hazard) : elle cherche à savoir si l'acétamipride peut produire un effet dans certaines conditions expérimentales.
L'EFSA et les agences sanitaires réalisent ensuite une évaluation du risque (risk) : elles comparent ces doses d'effet aux expositions alimentaires estimées dans la population et appliquent des facteurs de sécurité.
3°) Le principe de précaution s’applique-t-il ?
Sous prétexte qu’il y a un risque, même minime, faut-il en appeler au principe de précaution ?
La constitution française a introduit ce libellé : « L’absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement à un coût économiquement acceptable ». Quand un danger est 4000 fois supérieur au risque réel, une interdiction peut-elle est qualifiée de parler de mesures proportionnées ?
Mark Hunyadi, dans un article de en 2004 publié dans la « Revue européenne des sciences sociales » aux éditions de la librairie Droz, explique la logique du raisonnement par précaution.
L’auteur montre la logique insoluble du Principe de Précaution et pose un certain nombre de questions :
- Comment un risque avéré peut-il être déclaré similaire à un risque hypothétique, que par définition l’on ne connaît pas ?
- Comment peut-on traiter les hypothèses comme des certitudes ?
Par définition, le champ des risques possibles est incommensurablement plus grand que celui des risques avérés. Si on devait prendre incommensurablement plus de mesures d’évitement pour les risques possibles que pour les risques avérés, on en arriverait vite à une paralysie totale de l’action. Entre précaution et prévention, c’est la nature du risque qui décide du principe à appliquer. Le principe de prévention s’applique aux seuls risques avérés.
En outre, comment un risque avéré peut-il être déclaré similaire à un risque hypothétique, que par définition l’on ne connaît pas ? Qu’a exactement d’hypothétique un risque similaire à un risque avéré ? Pour le dire autrement : ce qui compte, ce n’est pas la nature des risques en général, mais la nature des hypothèses qui font d’un risque un risque hypothétique.
L’auteur ne s’y trompe pas : le Principe de Précaution menace de devenir le cache-sexe de l’irréflexion politique.
[1] Mark Hunyadi, philosophe suisse d'origine hongroise, professeur de philosophie sociale, morale et politique à l'Université catholique de Louvain.
[2] « L'exposition embryonnaire à l'insecticide acétamipride induit des anomalies de l'organisation des cellules microgliales CD68-positives et des cellules de Purkinje dans le cervelet des rats nouveau-nés »
[3] « Analyse métabolomique des effets toxicologiques du solvant universel, le diméthylsulfoxyde »
