Jean-Luc Marion est intervenu devant l’Association International Saint-Roch sur le thème de l’écologie. Il a montré comment toute la métaphysique rationnelle remettait en cause notre relation au monde. Face au mythe de Gaïa, il faut s’arrêter sur le regard chrétien du « Serviteur ». La solution écologique n’est ni dans le partage, ni dans la croissance, ni dans la décroissance. Ce qu’il faut, c’est changer notre rapport au monde : « celui qui veut sauver sa vie la perdra » (Marc 8, 35). La solution écologique est à rechercher dans le bien commun, c'est-à-dire dans ce qui n’est ni individualisable ni consommable.

Commentaire "les2ailes.com"

En aucun cas, le texte qui suit ne peuvent prétendre résumer la pensée du conférencier. Il ne s’agit que d’une transcription de notes prises en cours de conférence qui devrait inciter à lire les ouvrages de Jean-Luc Marion et approfondir sa pensée.

L’écologie est un symptôme complexe: La métaphysique traitait de trois objets : Dieu, l’homme et le monde.
Mais, aujourd’hui, on ne peut plus dire grand-chose. En effet : 

1 - La théologie rationnelle conclut que « Dieu est mort »

2-  En  philologie rationnelle , la métaphysique de l’âme se contente de traiter du concept de conscience.

3 - La cosmologie rationnelle conduit à remettre  profondément en cause le concept de monde auquel s’intéresse l’écologie.

Pour la cosmologie rationnelle, le monde est la totalité des « Étants » et des objets.  Il s’agit des objets pensables par la pensée, produit par la pensée et reproduits par le monde. Autour de nous, il y a des objets, des êtres humains.  Les objets sont donc supérieurs aux choses. 

- Mais, avec la technique, en produisant un objet, on produit nécessairement du déchet. Pourquoi, philosophiquement parlant, la production d’objets se déploie-t-elle en produisant en même temps de plus en plus de déchet ?  La réponse tient à Descartes. On connait un objet par sa forme. Or, cette forme englobe la matière. Mais la matière se transforme. Descartes cherche donc à éliminer la matière pour définir un objet et ne retient que ce qui, dans un objet, n’est pas affecté par la matière. Malheureusement, la matière n’est jamais totalement éliminable. Il y a donc une logique de déchet dès lors que l’objet  est affecté par la matière, malgré l’imagination d’ alliages, de composites immatériels ou indestructibles. Par là, on en arrive à produire du « non recyclable » du déchet !

- Dans l’ontologie cartésienne, l’analyse consistait  à considérer que le propre d’un être est de penser (je pense donc je suis),  désormais l’être consiste à être pensé.
Se pose alors la question suivante : le Néant EST-il ? Mais on pourrait penser ce qui n’est pas. Dans l’ontologie moderne, un objet est tout ce qui peut être pensable. D’ailleurs, toute la Recherche et Développement moderne est à la recherche de ce qui est pensable et n’est pas encore. Le nihilisme  déclare que ce qui EST est du pensable ! Alors, il faut chercher l’erreur ! 

-Nous pensons que la nature serait la somme des pensables. Dès lors, la science devient une croyance.  Pourtant, la science est toujours vraie, alors qu’elle est toujours provisoire. Cela parait contradictoire.

On sait maintenant que l’espace n’est pas infini. mais il est indéfini.
Par ailleurs, se développe l’idée que le temps est autant un objet que l’espace. Le monde est donc historique. Dès lors, la nature n’est plus la somme des objets  pensables. L’objet n’est en effet qu’une abstraction. Dès lors la nature n’est plus qu’un événement qui peut même ne pas avoir de cause. Tout ce qui EST advient, même si cet avènement n’est pas pensable.

- Le monde  n’est donc qu’une somme d’événements non répétables ni compréhensibles. Il devient la somme des évènements possibles. 

Dans ce contexte, que dire de la crise écologique ? Tout notre rapport au monde est à revoir. L’écologie n’est aujourd’hui qu’une récupération pour être source d’un nouveau business.
Comment garder une relation équilibrée par rapport à la technique et par rapport au monde ?

Il y a deux  réponses philosophique, théologique :

A- La réponse Philosophique

Elle est donnée par le philosophe Edmund Husserl. Il a été traduit de l’allemand par Didier Franck dans un ouvrage intitulé « L'arche-originaire Terre ne se meut pas »[1]. Husserl s’appuie sur l’idée que notre mobilité n’est visible que par un observateur extérieur. Dès lors, il imagine que nous ne sommes jamais en déplacement, qui suppose un tiers, mais que nous ne sommes jamais en déplacement : Je suis le point nul, centre du monde, autour duquel tout se déplace. Pour Husserl, mon corps ,c’est pas un objet, car je ne peux pas en changer.  C’est le monde qui se déplace. 

B- La réponse théologique

Face au mythe de la mère Nature, développé par Bruno Latour, dans Face à Gaïa, (2015), il n’y a qu’une alternative : la création.  Le mot création est un concept qui n’a d’existence qu’en théologie. Ce n’est pas un concept philosophique[2].
La création n’existe qu’en supposant que l’homme est responsable du monde sans en être le maître. Or l’écologie voudrait être responsable de la création en se croyant maître du monde. L’idée de faire « un geste pour sauver la nature » est grotesque ! La nature est précisément ce qu’on ne peut pas sauver.
Il faut inverser  la problématique : c’est la nature qui nous sauve. Être responsable sans être maître est d’essence profondément chrétienne : C’est el serviteur qui reçoit un don. Si je maîtrise le don, il n’est plus un don. Si le don reste don, il ne fait qu’augmenter. C’est en renonçant à maîtriser le don que le don augmente. Comment gérer ce dont on n’est pas maître ?

Conclusion

Le monde est devenu progressivement la somme des in-totalisables, puis celle des évènements pensables et devient la somme des non maîtrisables.
La solution écologique n’est donc, ni dans le partage, ni dans la croissance, ni dans la décroissance. Ce qu’il faut, c’est changer notre rapport au monde : « celui qui veut sauver sa vie la perdra » (Marc 8, 35). La solution écologique est à rechercher dans le bien commun, c'est-à-dire dans ce qui n’est ni individualisable ni consommable.
Dès lors, la crise écologique est d’abord celle de la fin de la pensée métaphysique classique. 


[1] Les éditions de Minuit - 1989 - 96 pages.

La présentation par l’éditeur est la suivante :  « Nous marchons sur le sol terrestre. Mais notre Terre n’est-elle qu’une planète parmi d’autres ou l’arche absolument immobile qui rend possible le sens de tout mouvement et de tout repos
Nous marchons dans un espace où le mouvement et le repos des corps renvoient à un centre de référence qui se confond avec ma chair. L’espace n`est-il pas alors constitué à partir des divers modes de mon incarnation et des différents champs de ma sensibilité ?
Nous marchons au milieu de choses. Dès lors, comment se constitue, sur le fondement du présent de ma perception, le monde environnant qui m’est extérieur ?
Tels sont les questions et les thèmes que développent les trois manuscrits posthumes de Husserl ici réunis: 
a- L’arche-originaire Terre ne se meut pas. Recherches fondamentales sur l’origine phénoménologique de la spatialité de la nature (1934). Traduit de l’allemand et présenté par Didier Franck. 
Il s’agit d’un célèbre texte posthume de Husserl auquel Merleau-Ponty ne cessa de faire référence et dont il fit l’objet de ses derniers cours. Husserl y montre que l’expérience que nous avons du mouvement et du repos des corps quelconques suppose une Terre absolument immobile par rapport à laquelle mouvement et repos peuvent prendre sens. Bien évidemment cette terre ne doit pas être comprise comme une planète réelle que l’on pourrait observer à la manière d’une étoile. À partir de là, Husserl s’efforce de construire un concept de l’espace qui ne soit pas celui de la géométrie et des sciences de la nature, mais plutôt celui de cet espace dans et par lequel nous faisons l’expérience de notre propre corps, espace qui est au fondement phénoménologique de la spatialité des sciences physiques.
b- Note pour la constitution de l’espace (1934). Traduit de l’allemand et présenté par Dominique Pradelle.
c- Le monde du présent vivant et la constitution du monde ambiant extérieur à la chair. Traduit de l’allemand et présenté par Jean-François Lavigne. 
Dans ce manuscrit posthume daté vraisemblablement de 1931 Husserl s’attache à décrire simultanément la constitution du monde et corps propres à partir des kinesthèses et des mouvements propres au corps. À ce titre, ce texte relève de cette esthétique transcendantale renouvelée dont le projet occupa les dernières années de la vie de Husserl. 

[2] Commentaire « les2ailes.com : Comment concilier la lecture de Laudato si avec cette distinction entre "Monde" et "Création". Tout Laudato si utilise ces mots de manière substituable. Lire : « Écologie chrétienne: confusion entre monde créé et monde naturel, du "Big Bug" ontologique au "Big bang" cosmique ? »