La phytopharmacie utilise des poisons, tout comme nos armoires de pharmacies sont pleines de poisons. Faut-il pour autant les interdire ? Tout est une question de dose. De pesée des bénéfices et des risques. Les risques ne sont pas les mêmes pour les salariés des entreprises qui produisent ces produits,  pour les agriculteurs qui les utilisent et les consommateurs de produits agricoles et alimentaires.
Il est une autre dimension que souligne Jean-Michel Cohen, auteur de  La peur au ventre (Plon), nutritionniste connu pour son franc-parler. Il s’agit de la forte adaptabilité de l’homme à ces produits comme à d’autres. On semble l’ignorer. Elle a pour nom la mithridatisation[1], du nom « du roi perse Mithridate, de l’antiquité, qui consommait tous les jours un peu de poison afin de s’immuniser. On sous-estime cette capacité d’adaptation qui nous permet, depuis l’après-guerre, de gagner un trimestre d’espérance de vie chaque année »[2]. La comparaison peut choquer. Si ce sont des poisons, on peut, malgré tout, s’interroger sur les alternatives possibles, techniquement et économiquement. Il ne suffit pas qu’une technique existe, faut-il encore qu’elle soit économiquement viable. Le mépris de la dimension économique est une forme considérable du gaspillage si décrié.
Enfin, balayer l’existence même de la mithridatisation explique peut-être l’explosion contemporaine des allergies. A force de vouloir vivre dans un environnement aseptique, nos contemporains développent des formes d’allergies dans des proportions inexistantes[3]. L’allergologie ne s’y trompe pas qui s’emploie à rééduquer le système immunitaire en administrant des doses croissantes d’allergènes afin d’induire une tolérance spécifique à long terme.
La vaccination et l’homéopathie ne sont rien d’autres que des exemples des effets bénéfiques que peuvent avoir une mithridatisation intelligente. Certes il ne faut pas idéaliser des produits comme le glyphosate, mais ne pas non plus en faire une phobie !

La peur et les phobies sont mauvaises conseillères.

Léon Guéguen, directeur de recherches honoraire de l’Inra s’alarme : « Ceux qui proclament à l’envi, en citant partiellement les déclarations d’un rapporteur spécial[4] des Nations Unies, que l’on pourrait doubler le rendement des céréales « sans aucun intrant chimique », omettent de préciser (probablement plus par ignorance que mauvaise foi) qu’il s’agit des régions du monde où ce rendement est actuellement de l’ordre de 1 tonne par hectare (il est en France de 7-8 tonnes pour le blé et de plus de 9 tonnes pour le maïs). Et c’est ainsi que l’on manipule l’opinion ! Même dans les meilleures conditions de mise en œuvre sur des sols fertiles, l’agriculture biologique permet difficilement des rendements du blé supérieurs à 3,5 tonnes par hectare. Alors, n’est-il pas préférable, pour nourrir le monde, de favoriser des modes d’agriculture moins dogmatiques, raisonnée, HVE (à haute valeur environnementale) ou intégrée, qui préservent aussi l’environnement sans renoncer à tout intrant « chimique » et donc sans forte diminution des rendements ? ».

L’expert de l’INRA ajoute : « une épidémie d’angoisse,…pouvant atteindre le stade de la psychose collective, est bien plus néfaste à la santé que les infimes traces (connues, étudiées et contrôlées) de résidus chimiques dans notre assiette ! »[5]


[1] L’adolescence de Mithridate VI est assombrie par l’assassinat de son père, roi du royaume du Pont  vers 120 av. J.-C.. Ce royaume, situé  sur la côte sud de la Mer noire, mer anciennement appelée "Pont-Euxin". Cette mort est suivie d'une compétition féroce autour du jeune roi qui craint pour sa vie : les meurtriers de son père multiplient les pièges contre lui, en tentant de provoquer un accident de cheval et en mélangeant des poisons à ses aliments. C'est dans ce contexte que s'inscrit le désir de Mithridate d'acquérir une connaissance parfaite des poisons et des antidotes, et de s'immuniser totalement contre leurs effets, d'où la notion de « mithridatisation ». D'après la légende, il réussit à s'immuniser en absorbant de petites doses de poisons. Appien rapporte qu'à sa mort, il ne réussit pas à se suicider au poison.

[2] Le Figaro  2020-01-31, page 20

[3] « L’hypothèse hygiéniste avancée dans les années 1990 et confirmée depuis, tente d’expliquer l’augmentation des maladies allergiques dans les pays aisés, par rapport aux nations émergentes. Elle nous dit que … le contact avec des endotoxines sont des protecteurs de l’allergie. … Les études épidémiologiques sur de grandes cohortes confortent ce point de vue manichéen : celle conduite dans les deux Allemagne, avant la réunification, celle conduite en Carélie finlandaise et russe. La conclusion est que la pauvreté, les infections, les familles nombreuses protègent de l’allergie » (source : J. Robert , Service d’allergologie et d’immunologie clinique du Centre hospitalier de Lyon-Sud, « L’allergologie, une jeune centenaire » science Directe, Elsevier Masson, 10 février 2013)

[4] Association Générations futures, HEAL, RES et WWF-France. Menus toxiques : enquête sur les substances chimiques présentes dans notre alimentation, déc. 2010. www.menustoxiques.fr

[5] Source : Léon Guéguen, directeur de recherches honoraire de l’Inra : «  L’agriculture rend-elle vraiment notre assiette toxique ? » SPS (Société de philosophie des sciences)  n° 297, juillet 2011