Les seigneurs français d'Argentine

En août 2019, le journal Le Figaro consacre un article sur les seigneurs français d'Argentine.

 


 

La famille Mendilaharzu

La famille Mendilaharzu réunie pour un asado dominical. Originaire du Pays basque, elle est installée en Argentine depuis 150 ans.

 

Ils s’appellent La Tour d’Auvergne, Luynes, Ganay, Laxague, Noailles ou Larivière. Ils sont prince, duc, comte ou simple aventurier, petit-fils de militaires, de corsaires ou de pionniers immigrés au XIXe siècle au pays des gauchos… ou arrivés avant-hier. Ils nous ont ouvert les portes de leurs domaines de la pampa et de leurs appartements à Buenos Aires.

D’un geste familier, il attise les braises de l’asado, barbecue géant sur lequel sautillent différentes pièces de viande. Coiffé d’un béret basque, l’asador apporte à table ces costillas, colonnes vertébrales entières, ou lomos, chorizo, matambrito, colita de cuadril sous un tonnerre d’applaudissements. Armés d’un bon couteau et d’un verre de malbec, tous les convives invités ce soir-là chez les Mendilaharzu, grande famille argentine d’origine basque vivant près de Buenos Aires, dégustent la viande sur des disques de bois, dans les fragrances d’un feu sucré. Images simples d’un bonheur partagé, convivial, chaleureux.

À 1000 kilomètres à l’ouest de là, quelques jours plus tard, le rituel est identique chez Hervé Joyaux et sa femme Diane. Dans leur propriété de la périphérie de Mendoza que baigne la lumière chaude du soleil couchant sur la cordillère des Andes, ces vignerons installés dans une bodega depuis vingt-six ans coulent des jours heureux… loin des « gilets jaunes ».

 

Hervé Joyaux et sa femme Diane

Hervé Joyaux et sa femme Diane.

 

Leur domaine, Fabre Montmayou, prospère aux côtés de 800 maisons de vins. Hervé Joyaux raconte: « Lorsque je suis arrivé ici, en 1992, j’ai été stupéfait par la qualité du malbec, très différent de celui que je connaissais en France. Nous avons été les premiers à vouloir faire un grand vin avec ce cépage. » Pari réussi : la crise de 2002, durant laquelle le peso argentin est dévalué, rend les bouteilles produites à Mendoza compétitives sur le marché mondial. « Nous sommes devenus imbattables », se réjouit, du haut de ses 2 mètres, cet ancien négociant à Bordeaux, petit-fils de vignerons dans les Graves. De 60.000 bouteilles en 1993, le domaine Fabre Montmayou (350 hectares qui s’étendent à 1100 mètres d’altitude), en produit chaque année près de 4 millions. « Peu d’étrangers vivent comme nous ici, sur la propriété », explique Diane. Investir durant un demi-siècle dans un pays aussi instable économiquement trahit un esprit aventurier intact.

 

Miguel, Isabel et Victoria de Larminat

Miguel et Isabel de Larminat, avec leur fille Victoria, à Buenos Aires.

 

Retour à Buenos Aires. Avec un accent qui laisse légèrement siffler les consonnes, Miguel de Larminat, enfoncé dans son canapé, lance : « On a vendu quelques taureaux la semaine dernière. » Cet élégant sexagénaire argentin qu’on imaginerait sans mal restaurer un château en Moselle est, lui, un descendant de la branche argentine d’une famille dont on trouve une première trace en 1615 à Thionville.

Ayant eu 14 enfants, son arrière-grand-père a eu la bonne idée d’envoyer quelques fils polytechniciens ou agronomes en Argentine dès 1909. Avait-il été convaincu par la beauté du pavillon argentin présenté à l’Exposition universelle de Paris en 1900, ou bien se fondait-il sur les récits des premiers voyageurs français partis là-bas ? Toujours est-il qu’« il a jugé bon et utile d’envoyer une tête de pont de la famille ici », raconte Miguel. Son grand-père devient directeur des chemins de fer de l’Ouest puis l’un des pionniers de Patagonie, terra incognita où vivent aujourd’hui les fameux taureaux, dans un paysage d’une beauté époustouflante, à San Martín de los Andes. La décoration de sa maison de Buenos Aires trahit son attache au campo, qui désigne la campagne agricole et, par extension, un certain art de vivre argentin : meubles simples et rustiques, pieds de lampe en bois de cerf, fine argenterie bosselée tenue par des cornes et tissus polychromes rapportés de Salta, au nord.

« Mes ancêtres sont rentrés en France pour se battre à chaque guerre »

Les Larminat s’adressent les uns aux autres dans un français impeccable, obtenu de haute lutte : Miguel se souvient de sa répétitrice française, « Mademoiselle la Fleur des Poix », qui retenait son cheval par la bride pour lui faire apprendre ses leçons. « À 3 ans, j’étais plus à l’aise à cheval qu’à pied », sourit-il. Dans le hameau de Patagonie où il passa ses jeunes années, on était fiers d’être français.

« Mes ancêtres sont rentrés en France pour se battre à chaque guerre, précise-t-il. Mobilisés en 1914, ils ont perdu deux frères au front, puis sont revenus en 1918. Incroyable d’imaginer qu’ils aient donné leur vie pour la France tandis qu’une immense perspective s’ouvrait pour eux ici. Durant la seconde guerre, mon père, né ici, et son frère sont allés se battre. Le lien économique a survolé l’Atlantique jusqu’aux années 1960, lorsque papa s’est lassé d’envoyer des dollars pour arranger des propriétés en France. »

Aujourd’hui résidente de Buenos Aires, la famille prend chaque mois des lignes intérieures de bus ou d’avion pour rejoindre son estancia reculée de 11.000 hectares où prospèrent 1000 vaches et 120 percherons entre deux rivières et où un lodge de 10 chambres accueille les touristes amateurs de pêche à la mouche, de chasse sportive et d’oiseaux sauvages. « Là, ma grand-mère avait fait construire une église privée pour 120 personnes. Nous allions travailler avec les peónes, emmenions les poulains dans la montagne, vaccinions les moutons. » Un mode de vie gaucho qui perdure.

 

Les pionniers-défricheurs venaient du pays basque

Peter Laharrague

Peter Laharrague au pied de l’arbre planté par son grand-père pionnier.

 

À Coronel Pringles, au sud de Buenos Aires, un Basque, les pieds ancrés dans sa terre, a fait fortune. Peter Laharrague, agriculteur dans la Pampa, manie la langue de Molière : « Je suis un snob linguistique car j’aime écrire et parler en français, s’amuse-t-il, béret vissé sur la tête. D’ailleurs, j’appelle mon fils Paul tandis que tous lui donnent du Pablo. Mes trois enfants et tous mes petits-enfants disposent d’un passeport français et je vote à chaque élection. »

Faisant prospérer le domaine familial de plus de 5600 hectares, il perpétue l’esprit basque qui consiste à ne pas morceler la terre. « J’ai toujours maintenu l’unité de production », martèle-t-il. Tournesol, maïs, blé, colza, soja, sorgho, petits pois, pommes de terre, tout pousse dans cette propriété achetée en 1878 par un aïeul avisé. Dans sa maison, située à une dizaine de kilomètres de la barrière d’entrée du domaine, ce septuagénaire présente sa collection de soldats de plomb et de médailles militaires. Les repas, pris avec une argenterie chiffrée de facture française, se déroulent sous l’œil d’un cerf chassé en 1903 et d’un espadon vertical. Amateur de pêche à la mouche, Peter Laharrague a mis des poissons dans le lac de 1000 mètres carrés dans lequel se reflètent quelques frênes, platanes et liquidambars. « À 26 ans, j’avais un avion pour aller chercher mes amis à l’aéroport de Buenos Aires et les amener ici en moins de deux heures. Aujourd’hui solitaire, je ne sors que le dimanche pour me rendre à la messe. »

 

Paul et Peter Laharrague

Paul et Peter Laharrague au pied du « molino », au cœur de leur immense domaine de Coronel Pringles.

 

À la fin du XIXe siècle, le Pays basque a constitué le plus important vivier d’immigrés vers l’Argentine. Contraints de fuir l’épidémie de phylloxéra et le système inégalitaire d’héritage, les Basques ont essaimé dans la Pampa : on y croise des Mendilaharzu, des Aramburu, des Iribarne et des Laxague. Venus avec le désir de peupler l’immense espace, ils ont formé des familles nombreuses. « Vous êtes la fille de qui ? » demande une voix derrière la porte du clan Laxague, à 700 kilomètres de Buenos Aires.

 

Jean Laxague avec trois de ses frères et sœurs

Jean Laxague avec trois de ses frères et sœurs (Bernard, Bernadette et Michel), dans leur maison familiale de Bahía Blanca.

 

Au cœur de la ville de Bahía Blanca, joyau architectural Art déco, Amachi - surnom basque pour dire grand-mère - s’est retirée après avoir élevé 19 enfants dans la ferveur catholique et traditionnelle. « Si on compte les enfants morts, elle en a eu 23 », annonce tout de go son fils. L’arrière-grand-père Laxague, originaire de Bayonne, a acheté avant 1910 un domaine aux enchères qui a rejoint le patrimoine familial déjà composé d’un territoire de 100.000 hectares de forêt vierge près de Misiones (dans le Nord) et d’un autre dans la région de Coronel Pringles.

« Chaque jour que Dieu fait, à 3 heures, nous récitons le chapelet dans la chambre de maman »

Deux neveux sont ensuite arrivés en 1932 avec leur oncle, et la Seigneurie est née. « Chaque jour que Dieu fait, à 3 heures, nous récitons le chapelet dans la chambre de maman, avec enfants et petits-enfants présents. Il y en a toujours une poignée », décrit un des fils qui se rappelle avoir, petit, passé 70 % de la messe à genoux. Amachi parle comme un oracle: « La foi ne se transmet pas, elle se vit, glisse-t-elle à 96 ans. Seul compte l’exemple. » Entourée de quatre fils qui mesurent 2 mètres en moyenne, elle termine sa vie en paix.

À table, l’asado est rojo, la viande est servie saignante et on devise sur la politique en France autant que sur celle, plus chaotique encore de l’Argentine. « Maman cuisinait un mouton par jour », raconte Jean, le fils aîné, devenu consul honoraire de France à Salta, « pour servir et venir au secours des Français en détresse dans la région ».

Père de cinq enfants, il analyse: « Les jeunes Argentins s’inscrivent dans les alliances françaises car ils estiment bon pour eux de parler une autre langue que l’anglais. Par ailleurs, ajoute-t-il avec pragmatisme, les infrastructures françaises d’éducation sont moins chères que les américaines. »

 

Valérie de Ganay

Valérie de Ganay, héritière d'une grande dynastie franco-argentine, dans sa quinta.

 

La quarantaine épanouie, Valérie de Ganay passe ses fins de semaine entre le haras de son père et sa quinta, maison de campagne, située à San Isidro, à 20 kilomètres de la capitale. « Voici la maison où nous invitons nos amis pour des asados et les après-midi tranquilles », décrit cette jolie blonde bien dans sa peau qui revient chaque année, trois semaines en juillet, dans sa propriété près de Fontainebleau.

Son grand-père, André de Ganay, âgé de 95 ans, l’un des héritiers Bemberg, est une illustre figure argentine. Avec ses frères, il a développé, entre autres, les brasseries Quilmes qui ont permis de faire restaurer le château de Fleury et celui de Courances, superbes propriétés proches de Paris.

La nouvelle génération travaille, fait du vin, agrandit son cheptel, comme il y a un siècle. Valérie crée des objets de décoration artisanaux à partir des bois de cerf collectés par son cousin dans leurs terres du Sud, aux confins de la Patagonie. Moins communautaires que les Italiens ou les Espagnols, les descendants d’Hugues Capet « parlent tout le temps de leur origine », affirme Jacqueline Larivière qui avoue regarder le journal de TV5 Monde tous les soirs. « C’est une immense fierté, voire une obsession pour certains Franco-Argentins. Ils nourrissent une nostalgie de cette identité perdue. »

Soignant les plantes du jardin de son hôtel particulier doté d’un ascenseur de marque allemande, la veuve de l’Argentin Miguel Larivière assume d’avoir posé ses valises et son cœur ici même, il y a près de cinquante ans: « Il m’a épousée à condition que je vienne vivre en Argentine. » Deux séjours à Paris par an lui suffisent. « Je ne pourrai jamais retourner vivre en France et ne peux plus quitter le “pais de la nada” », pays quasi inhabité et pourtant grenier du monde. Et si, comme l’affirmait l’écrivain francophile Jorge Luis Borgès, l’histoire universelle était (vraiment) celle d’un seul homme ?

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